Pourquoi la pentatonique mineure fonctionne-t-elle sur un blues majeur?

C’est une question bien légitime et qui tourmente plus d’un improvisateur en quête d’une explication logique?

Je me suis comme vous bien souvent posé la question alors que j’étais déjà capable d’analyser des grilles d’accords bien plus compliquées. Mais il faut admettre que le blues tient une place à part avec sa logique qui défit les règles élémentaires de l’harmonie. Sans prétendre détenir la vérité, j’ai néanmoins plusieurs éléments de réponse à vous proposer.

Le blues Majeur (oui, j’aime bien écrire ce mot avec un M majuscule) est le fruit de la rencontre entre les musiques d’Europe et d’Afrique et elle ne répond pas à la rigidité de l’harmonie dite classique. C’est pourquoi il est difficile de vouloir donner des réponses rigides et catégoriques pour expliquer l’harmonie de cette musique qui, par essence, aspire à plus de souplesse et de liberté que la plupart des musiques occidentales.

Les « blue notes »

Et oui, je dis bien LES « blue notes », car il n’y a pas que celle qui est coincée entre la 4te et la 5te!

Les blue notes seraient en fait des inflexions des 3ce, 5te et 7ème d’une gamme Majeure. C’est pourquoi il y a ces notes présentes dans la constitution de ce que l’on appelle la gamme blues.

Mais en fait, il y a bien plus que ces 6 notes dans le blues. (La pentatonique mineure plus la blue note) Avec les inflexions qui oscillent entre les blue notes et les notes de la gamme Majeure, ça fait une dizaine de notes différentes possibles! Et elles sont utilisées, naturellement par les chanteurs, mais aussi par les harmonicistes qui tordent certaines notes vers le bas grâce à la technique en « over blow » et autres altérations, et aussi les guitaristes avec les techniques de « bends ». La gamme blues est donc une gamme possédant les 3 « blue notes » qui mettent en lumière (ou en plutôt en sons) les harmonies particulières que l’on entend dans le blues.

L’utilisation des accords de septième

Cadence parfaite

 

Les accords de 7ème ont une fonction bien particulière dans la musique tonale dite classique. Par la présence d’un intervalle particulier de 3 tons (appelé triton) entre la 3ce Majeure et la 7ème mineure (ou de dominante), cet accord en tension harmonique aspire à résoudre vers un accord tonal plus stable. C’est le cas de la cadence parfaite V I.

 

Dans le blues, on utilise les 3 degrés Majeurs du système Majeur, le I le IV et le V, mais ces accords sont souvent agrémentés d’une 7ème mineure, ce qui est inexacte au sein d’une seule tonalité du point de vu de l’harmonie classique. Dans une tonalité Majeure, seul le degré V possède une 7ème mineure, les degrés I et IV possèdent une 7ème Majeure. Mais esthétiquement, ça se défend. D’ailleurs, si vous lisez cet article, c’est que vous êtes sensible à cette musique! Alors maintenant, regardez bien ce qu’il se passe avec l’emploi de ces accords:

Les 7ème de ces 3 accords sont présentes dans la gamme blues et en particulier, la 7ème du degré IV qui est la 3ce mineure de la tonalité et donc de la gamme blues. Ce qui explique l’utilisation de la 3ce mineure sur un blues Majeur, en tout cas, au moins quand on joue sur l’accord du degré IV7.

 

La tonalité Majeure est donc déformée par l’utilisation de ces accords 7. En clair, on pourrait jouer une mélodie Majeure sur les accord du degré I7 qui comporte naturellement un 3ce Majeure, puis, en arrivant sur l’accord du degré IV, on pourrait rejouer cette même mélodie avec les mêmes notes sauf pour la 3ce de cette mélodie qui deviendrait mineure. Cette mélodie est donc toujours ancrée dans la tonalité de départ, mais elle subit l’influence du changement d’harmonie qui l’accompagne.

influence de l'harmonie

En jazz, il y a un grand nombre de thèmes de blues ou imprégnés de blues qui répondent à cette caractéristique:

Now’s the time, Tenor Madness, Sweet Georgia Brown, …

L’accord 7#9 dans le blues

l’accord 7#9 est un accord qui comporte une 3ce Majeure, une 5te juste (en théorie mais rarement jouée), une 7ème mineure et la #9. Cette dernière note est donc l’équivalent de la 2de augmentée au dessus de l’octave.

exemple

À l’oreille, cette note sonne comme une 3ce mineure alors même qu’il y a la présence d’une 3ce Majeure dans cet accord particulier. Il est souvent utilisé en jazz comme un accord altéré, c’est à dire un accord placé sur un degré V qui cherche à résoudre vers son degré I. Mais en blues, c’est très différent. Sur le degré I, c’est l’accord emblématique qui réunit la 3ce Majeure et sa « blue note ». Il sonne blues à lui tout seul! Quand je pense à cet accord, je pense à Jimi Hendrix dans « Purple Haze » ou « Foxy Lady »! En jouant sur cet accord, on peut donc jouer aussi bien avec une gamme Majeure (pentatonique Majeure ou même le mode mixolydien) qu’avec la gamme blues et sa 3ce mineure qui s’accordera très bien avec cette #9.C7#9

Même si la « #9 » n’est pas jouée sur un degré I, l’improvisateur va faire sous-entendre cette couleur d’accord « 7#9 » en jouant avec une gamme blues ou une pentatonique mineure sur cet accord Majeur. Et comme il n’y a pas cette note dans l’accord du degré V (le troisième accord joué en blues), on peut donc improviser sur l’ensemble du blues Majeur avec une pentatonique ou gamme blues mineure.

Si vous souhaitez en savoir plus, je vous montre tout ça et bien plus dans cette formation:

 

About The Author

yvon59

Je m'appelle Yvon Demol, je suis né en 1974. Bien que n'étant pas issu d'une famille de musiciens, la musique a toujours fait partie de ma vie. J'ai eu la chance d'aller écouter très jeune, des concerts de Jazz avec mes parents (Toots Thielemans, Stéphane Grappelli, Michel Petrucciani, ...) et aussi d'apprendre à jouer du piano classique. À l'adolescence, j'ai lâchement abandonné le piano dès que j'ai pu m'offrir ma première guitare électrique, puis j'ai rapidement créé mes premiers groupes de Hard Rock avec des copains. J'ai découvert ensuite le jazz fusion et des musiciens comme Jaco Pastorius qui m'ont ramené petit à petit vers le jazz que mon père affectionne et que je rejetais un peu à cette période. Après des études en électricité, j'ai finalement choisi l'évidence pour moi, vivre de la musique. J'ai alors suivi mes études musicales dans différentes écoles et conservatoires de Lille et de la région Parisienne tout en commençant à donner des cours de guitare, et en jouant dès que l'occasion se présentait, si possible sur des standards de jazz. J'ai également beaucoup appris au contact de musiciens plus chevronnés avec lesquels j'ai pu jouer occasionnellement ou plus régulièrement comme avec le saxophoniste Jocelyn Ménard de 2009 à 2010 lors d’une année inoubliable passée en Guadeloupe. Durant cette année, j’ai eu la chance de rencontrer et de jouer avec de nombreux musiciens très talentueux. J’ai été très marqué par ma rencontre avec le guitariste André Condouant. Ses nombreux enregistrements depuis le milieu des années 60 sont pour moi, encore aujourd’hui une source inépuisable d’inspiration. Mais comme la plupart des musiciens que j’ai pu citer précédemment, peu importe l’instrument, je suis fasciné avant tout par le jazz, plus particulièrement par le bebop, le son, le swing et surtout son langage harmonique. Aujourd'hui, je continue de jouer, d'apprendre et d'enseigner dans plusieurs écoles de ma région ainsi que sur internet par Skype. J’ai écrit un livre sur les outils de la guitare jazz. Je donne des cours à des amateurs passionnés de tous âges à travers la France. Je propose des vidéos de formations sur Youtube et je m’occupe de mon blog jazzetguitare.com.